MON PREMIER RENDEZ-VOUS ANCESTRAL

#RDVAncestral … Le défi mensuel des généablogueurs, initié par Guillaume Chaix, du blog le Grenier de nos ancêtres.
Mélange de littérature et de généalogie qui consiste à « rencontrer pour de vrai » un de nos ancêtres, sur son lieu de vie, à son époque, et de dialoguer, ou pas, avec lui – ou elle

GÉNÉALOGIE-FICTION …
Ou comment se transporter hors du temps

Bonjour toi, mon ancêtre, et merci de m’accueillir dans ta vie, le temps d’une rêverie
Qui en l’occurrence, aujourd’hui, n’est en rien romantique ou douce

Pour ma première participation, je laisse s’échapper mon esprit bien loin de mon espace géographique …
Et me voilà sur le port d’Odessa …

Que d’animation

Que d’animation, que de monde … Quelles tenues désuètes portent-ils tous … Quelle anxiété dans les regards … Quelle atmosphère de peur sur ce port

… Un vent glacial fait voler une page de journal … Il est daté de 1919

Odessa, durant l’intervention militaire Française à la fin de la première guerre mondiale, s’est trouvée sous administration Française de mi-décembre 1918 à fin mars 1919 …
Mais aujourd’hui, nous sommes au mois de décembre 1919, le 26 exactement, le chaos et la désolation règnent.
l’armée bolchévique est aux portes de la ville
Il est temps, plus que temps de partir, de fuir l’Ukraine en feu …

Il reste peu de Français dans ce qui fut la plus occidentale des villes Russes

Dans la cohue je localise très vite une toute jeune femme, accompagnée d’un jeune homme et d’un bébé … Quelques bagages à leurs pieds, ils ont l’air un peu égaré, triste et apeuré … Seuls …

Ils patientent sagement au pied d’un bateau prêt à appareiller

Il me semble reconnaitre le jeune homme … Un air de famille, une impression de déjà-vu … L’image fugace d’un vieil homme se superpose à son visage encore si jeune

… C’est mon grand-père, Marcel Muller

Mais qui est donc cette jeune femme à ses côtés ?? Un nourrisson dans les bras …
Elle n’est pas son épouse, non plus que le bébé n’est son fils

Pour la première fois, je suis en face de celle qui m’échappe depuis si longtemps
Ma grand-tante Renée …

Pour la première fois, je sais quand et comment mon Grand-père a définitivement quitté l’Ukraine, sa terre de naissance, celle de sa mère, aujourd’hui en proie aux flammes, à la famine, à la peur et à la guerre  … Il manque dans le paysage, un homme guère plus âgé, l’ainé des enfants d’Edouard et Dorothée. 
Je devrais me tenir devant un trio, et seuls deux jeunes adultes me font face, un bébé dans les bras
Ou diable est Henri ???

Les enfants d’Edouard préparent leur fuite depuis qu’Odessa est passée sous protection Française … Il leur aura fallu une pleine année pour pouvoir fuir et rejoindre la terre de leur père … La France … Cette France dont ils sont citoyens.

C’est en décembre 1918, que Renée a obtenu son premier sésame … son passeport, valable 1 an … Etabli le 27 décembre 1918 – ils embarqueront le 27 décembre 1919 – franchissant la frontière le 26 … une journée à peine avant l’expiration du précieux document.

C’est sur le paquebot EMPEROR NICHOLAS I
que Renée, son fils, et mon grand-père embarquent le 27 décembre 1919 …

Ce magnifique bâtiment, mis en service en 1914, fut saisi par le gouvernement français en 1919, combien de rotations a-t-il fait entre Odessa et Marseille, je ne saurais le dire … Mais je pense intimement que mes aïeux ont eu de la chance de pouvoir l’emprunter pour fuir …

Direction Marseille où ils accosteront le  31 mars 1920 …

Dans quelles conditions ont-ils voyagé ??
Le visa sur le passeport de Renée précise qu’elle rentre en France « au frais de l’Etat » … Dans quelle mesure « l’Etat » fut-il généreux – excepté en les extirpant du piège qui se refermait sur Odessa ??

Le navire était en capacité d’embarquer 81 passagers en 1re classe, 60 en 2e classe, 68 en 3e classe et 750 en entrepont *

* Une autre source le donne en capacité d’embarquer 144 passagers
dont 76 en première et 68 en seconde
auxquels il convient d’ajouter  648 rationnaires

Le confort du voyage est corrélé au prix de la traversée, fallait-il ajouter une « surtaxe » au billet fourni par l’état pour ne pas voyager dans l’entrepont  ??

 Edouard, le père de Renée et de Marcel était un homme aisé, les enfants ont-ils pu se payer une traversée « tout confort » ou les malheureux évènements que subissaient l’Ukraine et Odessa avaient-ils déjà anéanti la fortune familiale ??
N’avaient-ils d’autre choix de confort que celui octroyé pour leur rapatriement aux frais de l’état ??
A cette question, point de réponse …

Que la traversée fut ou non pénible , Renée, son petit et mon grand-père arrivèrent en France … Marcel y retrouva son frère ainé … Je le sais pour avoir entre les mains la fiche matricule d’Henri sur laquelle il est déclaré « domicilié chez son frère, Paris, 20ème arrondissement » … et « non recensé en temps utiles par suite d’un cas de force majeure »

Ce que je ne sais toujours pas, c’est si Edouard et Dorothée revinrent en France …
Ils étaient l’un et l’autre décédés en 1919,
ce qui tendrait à penser qu’ils ont péri, sans doute en Ukraine

De retour sur le sol français, la fratrie semble s’être dispersée assez rapidement …
Sans doute se sont-ils vus de temps en temps, mais leurs descendants dont je suis n’ont connu que leur ancêtre direct et n’ont jamais vu leurs collatéraux … Pour ma part et avant de me lancer dans l’aventure généalogique, j’ignorais même leurs existences

Cet article écrit dans le cadre du #RDVAncestral n’aurait pas vu le jour
si le petit-fils du bébé-passager ne m’avait contactée
et généreusement offert les documents en illustration,
me fournissant enfin des bribes de vie de Renée,
ma grand-tante et son arrière-grand-mère

Et avant que mon esprit ne reprenne pied dans mon époque …
Du pont où se pressaient les passagers, j’aperçois la main gantée de ma grand-tante esquisser un discret signe d’au revoir dans ma direction …

Pour fugace et fictive que fut ma rencontre avec Renée, j’avais bien envie de lui crier du quai sur lequel je restais à la regarder s’éloigner :

« Ne t’inquiète pas trop Renée, tes frères et toi vivrez, ton précieux petit ballot emmailloté aussi …. Je viens de faire la connaissance du petit fils de cet enfant, ton enfant que tu as sauvé en l’embarquant loin de l’enfer de tes dernières années en Ukraine »

Mais mes mots se seraient envolés … loin … bien loin …
Jamais elle ne les auraient entendus
Aussi, je me contentais de répondre d’un geste de la main
« bon vent … prends soin de toi »

et l’ EMPEROR NICHOLAS I quitta le port … Emportant avec lui ma rêverie


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