« C’est la faute à Eugène »

Les généathème initiés par Sophie Boudarel et repris par Geneatech … Le rendez-vous mensuel sur un thème proposé … Inspirant ou nous laissant bouche bée.

Pour ce mois de mai, Geneatech nous propose de nous pencher sur les métiers rares et/ou anciens qu’ont exercé nos ancêtres …

Vaste programme

Louis Adrien HULLARD, né hors mariage le 18 janvier 1886 à Paris-14e, reconnu par son père le 3 février 1886 et par sa mère le 28 septembre 1895, qui aura lui-même 4 enfants tous nés avant le passage devant l’autel et légitimés par les épousailles de leurs parents … Exerce un de ces métiers anciens, tombés en désuétude … A cause d’Eugène

Louis Adrien, fils du frère de mon Sosa 30 … Premier enfant du couple formé par ses parents, est né le 18 janvier 1886 … Quatre ans plus tard, jour pour jour, naissait son frère cadet … Mes deux collatéraux nés un 18 janvier … Je vous ai brièvement parlé d’eux dans le cadre du #1J1A … Aujourd’hui, pour satisfaire au généathème, penchons-nous sur l’aîné … Louis Adrien HULLARD

  • fils de Louis Alphonse, maréchal-ferrant et d’Angèle Eléonore Carpentier
  • Petit-fils de mes Sosa 60 et 61

Louis Adrien est MARCHAND DE CHIFFONS à Paris
L’un des derniers sans doute

Contemporain d’Eugène René Poubelle (1831–1907), Louis Adrien verra son (futur) métier profondément modifié, jusqu’à quasi-disparition (vers 1960) à cause dudit Eugène, dont le patronyme est devenu nom commun …

Louis Adrien est donc marchand de chiffons … Contrairement à ses prédécesseurs il ne parcourt pas les rues de Paris, piquant du bout de son biffe [crochet] papiers, chiffons et autres détritus à revendre … Puisqu’en 1884, le préfet Eugène Poubelle modifie considérablement l’art du travail du chiffonnier en rendant obligatoire les boîtes à ordures vidées par l’administration. Les chiffonniers peuvent néanmoins toujours fouiller ce qu’on appelle désormais des « poubelles » avant le passage des autorités… Ainsi, les déambulations nocturnes des hommes et des femmes qui vivent du chiffon cessent peu à peu, et c’est au petit matin qu’ils fouillent les détritus entreposés aux pieds des immeubles dans ces containers nouveaux qui visent à améliorer l’hygiène de Paris.

C’est donc à l’aube du déclin du métier
que Louis Adrien s’installe « marchand de chiffons »
Était-ce le bon moment ??

Il est vrai que ce fut, tant pour le chiffonnier – celui qui ramasse – que pour le « marchand » -celui qui achète au chiffonnier puis revend – une activité lucrative, bien plus que journalier ou ouvrier … Et qu’importe que le « biffin » soit mal vu, mal considéré pourvu qu’il gagne son vin pain … Mais l’âge d’or du chiffonnier du XIXème siècle décline dès le début du XXème … Parole de chiffonnier

« Depuis qu’on ne peut plus vider les ordures sur la voie publique, 50 % des détritus utilisables que recueillaient les chiffonniers sont perdus pour l’industrie française. Et au lieu de 2 Frs par jour, les chiffonniers gagnent à peine 1 Fr. Je suis marchand de chiffons ! [comme Louis Adrien]
J’employais, avant l’arrêté, [24 novembre 1883] six hommes et un certain nombre de femmes. J’achetais en moyenne pour 500 Frs par jour de détritus ; depuis, je n’en achète plus que pour 140 ou 150 Frs ; au lieu de six hommes, je n’en emploie plus que trois, et sur dix ou douze femmes, j’ai été obligé d’en renvoyer la moitié. Or ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent plus travailler chez moi, ne trouvent pas plus d’ouvrage chez mes confrères, ils sont sur le pavé de Paris, il leur est impossible de s’employer. Il est évident que ces femmes ne peuvent guère aller faire de la couture ou de la lingerie. Voilà la crise que nous subissons
».

Ce ne sont pas tant les chiffons que ramasse le chiffonnier (biffin, chiftir) mais tout ce qui peut se recycler en industrie. Il récupère donc également des os, des morceaux cuirs, des vieux papiers, des peaux -de lapins principalement-, des métaux, des cheveux, et même des excréments… Que le marchand de chiffons leur achète pour le revendre aux industries idoines.

Ils étaient indispensables tant à la propreté des villes, qu’à l’industrie qu’ils fournissaient en matière première … Dès 1828, il leur fallait être en possession d’une médaille (en bronze) délivrée par la Préfecture de Police, biffins et chiffonniers devinrent acteurs d’ une profession réglementée  :

« nul ne pourra plus ramasser des chiffons dans la rue
sans y avoir été autorisé par l’administration ».

Malgré son utilité reconnue, le chiffonnier inquiète la population et est considéré comme « parasite, sale, dépenaillé, violent, alcoolique, inadapté, dégénéré, sans morale » dira Gonzalez-Lafaysse en 2010… charmant portrait

Le marchand de chiffons était – paraît-il – plus propre, plus riche, plus près du bourgeois que du « sale biffin », il gagne mieux sa vie qu’un menuisier !!! Sans doute vivait-il ailleurs que dans son entrepôt ou au sein d’une de ces cours misérables de chiffonniers :

Le chiffonnier renvoie donc une image négative au début du XIXe siècle. Bien qu’organisés ils avaient fort mauvaise réputation, insolents, bagarreurs, sales, buveurs … Frappant leurs femmes disait-on … Chacun connait les expressions peu flatteuses associées à leur état, telles « sale comme un chiffonnier » ou encore « se battre comme des chiffonniers » …
Il faut bien avouer que la cours ci-dessus représentée [par Eugène Atget (1857-1927)] ne donne pas l’impression d’un lieu bien propret et que ses occupants doivent, sans doute, lui ressembler.

Organisés disais-je et hiérarchisés :

  • le gadouilleur, le plus misérable, il part du matin au soir vers les dépôts de boues ou chez les agriculteurs pour récupérer ce qui peut encore l’être
  • Le piqueur (ou coureur) : il déambule de jour ou de nuit, armé de son crochet, de sa lanterne et d’une hotte qu’il remplit de ses trouvailles
  • Le placier lui a acheté sa place et récupère directement son butin auprès des concierges et des gens de maison.

Ainsi, mon collatéral Louis Adrien HULLARD est-il marchand de chiffons dans le Paris du début du XXème siècle … Un métier qui lui permet de nourrir femme et enfants … Employeur de chiffonniers et fournisseur de l’industrie …

Des enfants Louis Adrien en aura quatre … Tous nés hors mariage, qu’il légitimera en épousant leur mère (le 8 mai 1920) ,six ans après la naissance du petit dernier … Confortant la réputation sulfureuse de ces petites gens du ramassage de déchets … Ou pas … Juste « libre » avant l’heure

Chiffonnier et rebelle aux traditions
J’ignore quand Louis Adrien est parti … Il était en vie en 1927

Il est trop contemporain pour que je vous en dise plus sur lui,
son épouse ou leurs enfants

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« Pour aller plus loin »

Trois images et quelques lignes

Un crochet, une lanterne et une hotte … tels sont les outils du chiffonnier

Le déchet contamine celui qui le manipule … les biffins de Paris furent de ce fait accusés d’avoir propagé la dernière épidémie de peste en 1920, qui fut dite « peste des chiffonniers »

« Aujourd’hui, que reste-t-il de cette figure centrale de la culture populaire des années 1850 ? On peut se hasarder à lui trouver quelques « héritiers » : par exemple, les revendeurs de métaux travaillant aux portes de Paris sont en quelque sorte des « biffins » contemporains. De même, dans de nombreux pays en voie de développement, ce métier informel constitue toujours un maillon aussi essentiel que précaire de la chaîne du tri et du recyclage des déchets de la consommation. » (Source : Retro News)

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« D’hier à aujourd’hui »

Avec nos poubelles dédiées au tri sélectif, nous ne sommes finalement pas si étrangers que ça à ces chiffonniers d’un autre temps … Collecter (nous nous générons plutôt) trier et recycler, nous n’avons rien inventé … Et lorsqu’aujourd’hui on parle de chiffonniers, immanquablement on pense à la fondation de l’abbé Pierre et de ses chiffonniers d’Emmaüs … Et à ceux qui hors nos frontières perpétuent – dans le dénuement – cette profession née au moyen-âge, tels les chiffonniers -hommes, femmes et enfants- du Caire….

Pour ma part, j’ai une pensée pour Louis Adrien, qui a côtoyé tant les « petits » chiffonniers de Paris que les « grands » capitaines d’industrie qui lui achetaient leur matière première… A l’aube de la mort programmée de ce métier… Qui vaille que vaille perdure, à bien moindre échelle, encore aujourd’hui dans notre Paris moderne.

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« Et Eugène ? »

Fossoyeur des chiffonniers … Mais pas que ….  Juriste, préfet, administrateur, diplomate, professeur de droit et Ambassadeur de France près le Saint-Siège … Une vie bien remplie

Eugène Poubelle outre les containers éponymes, aura également œuvré un peu plus pour parfaire l’hygiène citadine puis territoriale, puisque nous lui devons le « tout à l’égout » … Avancée majeure de l’assainissement de nos rues.

C’est lui qui ouvrira aux femmes la faculté d’exercer la médecine et la chirurgie en France … Merci



11 réflexions sur “« C’est la faute à Eugène »

  1. Comme tu le dis si bien dans ton article, les chiffonniers n’avaient pas bonne réputation. On leur a même attribué l’origine de la dernière épidémie de peste à Paris en 1920. Ceci explique peut-être cela!
    Très bon article

  2. On pourrait penser qu’en ayant accès aux poubelles, leur vie serait facilitée. D’ailleurs ici il y a encore des gens qui font les poubelles et les bacs de recyclage pour récupérer les contenants consignés : bouteilles de vin ou « canettes » en aluminium. Mais aucun doute qu’on recyclait et réutilisait beaucoup plus en ce temps là. 🙂

  3. Je ne pensais pas apprendre autant de choses sur le métier de chiffonnier. Chez nous, on disait : voilà le « pater » , puisque il était marchand-de-pattes ou de chiffons.

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