LE MOTEUR A PUCES

Fiction basée sur des faits et dates réels … Le Rendez-vous Ancestral ou l’occasion de faire plus ample connaissance avec un aïeul  … Dialogues par-delà le temps … Et partir à la découverte d’un métier ancestral.

Rencontre avec Jacques PENNEQUIN
mon Sosa 96

Cloutier de son état

Fils et petit-fils-fils de drapiers, Jacques est le benjamin d’une fratrie de six … Dernier né des enfants d’Alexi et Madelaine Antoine, il n’aura connu que sa sœur ainée, Marie, et peut-être son frère Jean Pierre né deux ans avant lui et dont je n’ai pas trouvé la date de décès … Les trois autres enfants du couple formé par ses parents sont décédés entre une heure et deux ans et demi…

Rendez-vous avec un cloutier

Né au domicile de ses parents, place de l’union à Nancy (aujourd’hui place Saint-Epvre)

Jacque Pennequin est venu au monde le 27 décembre 1799 … C’est Alexi, son père assisté d’un voisin qui déclare la naissance de son fils en la maison commune, dès le lendemain … Alexi y est dit « drapier » comme l’était son père avant lui … Il aura repris le métier paternel après une longue carrière militaire … Madelaine ANTOINE, mère du petit Jacques se remet doucement de ce dernier accouchement en sa demeure.

A la naissance de Jacques la famille est composée outre des parents, de la fille ainée, âgée de 14 ans, peut-être du petit Jean Pierre qui aurait 2 ans et de bébé Jacques, le petit dernier qui vient d’arriver.

Passée son enfance, et alors qu’il est orphelin depuis un an, Jacques convole en justes noces avec Catherine WAGNER, mulhousienne de son âge, qui a encore sa mère à ses cotés en ce jour d’épousailles… Nous sommes à Nancy, le 24 octobre 1821 … Il est dix heures en la mairie de Nancy… Deux signatures sont apposées sur le registre d’état civil.

Outre leur âge, les jeunes mariés ont en commun d’avoir perdu quasi pour Jacques et totalement pour Catherine, toute leur fratrie en bas âge … Enfants survivants et sans doute chéris de leurs parents respectifs, tous deux ont également déjà fait le deuil de leurs pères, Jacques étant totalement orphelin et Catherine ayant encore sa maman … Et  l’un et l’autre sont  issu de lignée de drapiers (ou assimilés).

Les jeunes mariés vont agrandir leur famille … Déjà forte des deux premiers enfants, légitimés par leur mariage.

« Nous aurons 5 autres enfants avec Catherine, 4 fils et une petite Sébastienne qui hélas ne vivra pas bien longtemps »
« Oui, je sais cela mon cher Jacques … 7 enfants dont une seule fille et seulement quatre d’entre eux atteindront l’âge adulte… Catherine et toi perdrez prématurément Epvre, Georges et Sébastienne »
« Hélas oui … Il nous reste nos 4 fils … Emmanuel, notre ainé sera charpentier, Nicolas cordonnier, Joseph confiseur et enfin notre benjamin, Louis qui sera menuisier et cloutier, le seul à reprendre mon métier »

« Ce métier de cloutier, si tu me le racontais ? »

« Mon beau-frère, le mari de Marie était cloutier, il fut comme un grand frère pour moi et je le regardais souvent travailler … As-tu remarqué que mes deux témoins à mon mariage étaient cloutiers ?? … C’est assez naturellement que je me suis orienté vers cette activité … Bien qu’elle ne soit pas très lucrative »

L’activité de cloutier, pour un certain nombre d’entre eux, ne représente qu’un emploi saisonnier, complémentaire du travail de la terre lorsqu’elle est au repos hivernal, ou des métiers d’extérieur -maçon, menuisier… – dans les périodes de froid et de pluie … Un maigre, mais bienvenu apport financier en période d’inactivité.

« Mais toi, Jacques, Cloutier tu l’es toute l’année, c’est ton seul métier »

« Oui, j’ai conclu un contrat de « fermage à forge » et ai commencé mon activité dans ce que l’on appelait « la boutique du cloutier ».

Il n’est pas besoin de beaucoup pour « faire du clou » pas d’outillage important en dehors du soufflet de forge -fourni avec la location de la forge- et de l’enclume spécifique au cloutier »

« Vois mon enclume ici : »

Sur le bloc de bois dur cerclé de fer sont fixés :

  • la place (ou l’enclume) où l’on effilait le clou ;
  • l’étape où on le redressait et le polissait ;
  • le ciseau pour le couper à demi ;
  • la  cloutière où le clou était façonné

La cloutière est une plaque de fer située à l’extrémité de l’enclume, recouverte d’une table d’acier. Elle est percée d’un ou de plusieurs trous et doit avoir une épaisseur plus petite que la longueur du clou ; les trous sont suffisamment étroits pour ne pas laisser passer facilement la partie supérieure du clou.

« Et comment procèdes tu ?? »

« Après avoir chauffé au rouge le barreau de métal, la pointe est forgée sur la puis le barreau est partiellement sectionné à bonne longueur sur le ciseau avec un seul coup de marteau. Il est ensuite inséré dans la cloutière et complètement sectionné, il ne reste plus qu’à lui asséner deux ou trois coups de marteau sur l’extrémité pour la tête. Le clou est prêt … Je l’éjecte d’un  dernier coup de marteau en dessous pour le sortir de la cloutière  et là il retombe alors dans une boite déposée au pied de l’enclume… Puis je recommence inlassablement »

le cloutier le plus habile serait capable de faire plusieurs clous en une seule chauffe et arriverait à fabriquer 15 à 20 clous par minute.

Inventaire de la boutique de Jacques

Outre l’enclume, on trouve trois autres éléments dans la « boutique du cloutier »

  • La forge, de petite taille qui  fonctionne au charbon de bois.
  • La soufflerie pour ventiler le feu
  • La roue à chien

Par un système d’axes et de manivelles, la rotation de la roue, provoquée par le chien, comprimait le soufflet et le détendait. – Le chien du cloutier, « moteur à puces »  ou encore « moteur à poils » était primordial au fonctionnement de la forge. Les canidés, de toutes tailles et races, travaillaient le plus souvent par couple, pour se relayer dans la roue… Les pauvres chiens étaient d’activité 12 à 15 heures par jour, dans une atmosphère chaude et enfumée, à courir dans une roue … Ce serait de leur calvaire que viendrait l’expression

« Mener une vie de chien »

Un témoignage dans « L’Histoire de Gespunsart » de Monseigneur Péchenard, prouve qu’au 18e et début du 19e siècle, les très jeunes enfants de Gespunsart actionnaient les soufflets des boutiques de cloutiers. « Les chiens auraient, donc, libéré les enfants d’un travail très pénible ». 

La mécanisation et l’apparition des machines à clous, libéreront les chiens de leur roue et faciliteront le rude travail des cloutiers… Un vieux métier dont il ne reste pratiquement plus trace.

L’enclume sonne clair ! Nos marteaux sont d’accord ! 

Couche Médor ! Tourne Pirame ! 
La flamme monte droit, comme une gerbe d’or ; 
La tuyère effiloche un vieil épithalame ! 
Halte Pirame ! À toi Médor ! 

La flamme grimpe droit comme une gerbe d’or ! 
Assez Médor ! Vas-y Pirame ! 
Et chantons, compagnons ; la chanson me rend fort 
Le boucher se faire rare, et l’épicier réclame ! 
À bas, Pirame ! Hop-là Médor ! 

Vois-tu dans son coin Saint-Éloi qui s’endort ! 
Laisse, Médor ! Hardi Pirame ! 
Réveillons-le, mon chien ; tourne rond, tourne encore : 
Ils mangeront du pain, les marmots et la femme ! 
Couchez, Pirame ! 
À vous Médor ! 

Rendez-vous le mois prochain

19 réflexions sur “LE MOTEUR A PUCES

  1. Il y a beaucoup à dire sur ce texte. D’abord la fabrication d’un clou, c’est une chose qui me fascinait étant enfant, devant ces montagnes de pièces. Puis « moteur à puces » mon sourire du matin. Sans compter sur Epvre à épingler dans ma collection de prénoms insolites. Merci Véro

  2. Merci pour cette description précise et bien illustrée de ce métier que ton ancêtre nous explique de manière si vivante. J’ai tout de suite eu envie de voir si ce métier que je me souvenais avoir saisi dans mon arbre concernait l’un de mes ancêtres. Mais il s’agit du mari d’une petite-fille d’un de mes ancêtres FRERET, mariés en 1855, dans la Manche. Il a donc bien dû connaître tout ce que tu racontes

  3. Quel bel article, écrit avec toujours autant de verve et brio, et si bien documenté !
    J’ai pris beaucoup d’intérêt à tous les éclaircissements apportés à ce métier de cloutier, exercé par plusieurs de mes ancêtres.
    Chose curieuse, dans mon département de « référence », la Dordogne, je n’ai croisé cette profession que dans un seul village, mais en revanche, pratiquée par la majeure partie de la population.
    Merci Véronique, au plaisir !

    • Merci beaucoup Catherine … En faisant mes recherches sur ce métier, j’ai appris que les villages qui comptaient une majorité de cloutiers, étaient « envahit » de chiens (de moteurs à puces) que les cloutiers comparaient les uns aux autres pour savoir qui avait les plus valeureux

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