Rendez-vous boisé

En ce jour de rendez-vous ancestral me voilà transportée à Trilport, petit village Seine-et-Marnais, blotti entre Marne et foret pour y écouter l’unique [à ce jour] marchand de bois de mon arbre qui entreprend de me conter sa vie.

Claude POIREL

Mon Sosa 856
à la génération 10

Située sur les rives de la Marne, Trilport est entourée de paysages champêtres et de forêts, offrant un cadre idéal pour une vie rurale…. L’eau, les champs et la forêt procurent les ressources nécessaires à la vie paysanne. La proximité de la Marne a joué un rôle crucial dans le développement de la région, facilitant le transport de marchandises et la communication avec les villes voisines…

Claude POIREL, marchand de bois de Trilport

Trilport est un carrefour de communication très important, que ce soit par la voie fluviale propice au flottage de bois, à la batellerie, aux moulins et lavoirs ; Ou par la voie terrestre et la route  royale n°3 créée par Louis XV, qui reliait Paris à Metz et à Mayence en chemin vers l’Allemagne.

Assise sur les bords de Marne, je suis accostée par Claude Poirel qui sans savoir que je suis une de ses descendantes, entreprend de me conter sa vie par le menu … Trop heureux d’avoir quelqu’un qui le voit et l’entend lui qui a disparu il y a maintenant près de 161 ans … Magie des rendez-vous ancestraux.

«Je suis né le 21 novembre 1708 à Trilport, ici même sur les bords de la Marne, mon père Claude et ma mère Marie Cresson , tous deux de Trilport s’étaient mariés le 1er octobre 1703, et ils ont eu une fille avant moi, ma grande sœur Barbe, née en 1706 … J’aurais une autre sœur Marie Catherine en 1716, et un petit frère Pierre né en 1718 »

L’acte de mariage des parents de Claude [junior] est non filiatif, et ne donne pas l’âge des époux … Le marié a apposé sa signature, certes laborieuse, mais il a des notions d’écriture.

D’aucuns attribuent deux autres enfants aux parents de Claude, mais je n’ai pas trouvé leurs actes de naissance pour confirmer [j’avoue n’avoir pas mis beaucoup d’énergie à chercher 😉]

Claude continue de me raconter sa vie de labeur …

« Nous sommes une famille typique de paysans, et j’ai donc commencé  très jeune à aider mon père aux champs tandis que mes sœurs épaulaient notre mère »

« Le travail était dur, mais j’ai appris à labourer, semer, récolter, réparer les clôtures et soigner les bêtes … Ce qui m’a aidé devenu adulte à me placer manouvrier assez facilement, je gagne entre 9 et 15 sous chaque jour où je trouve à m’employer … C’est peu mais suffisant pour que je songe à prendre épouse et fonder ma famille »

C’est à 6 km de Trilport que Claude trouvera celle qui sera son épouse et la mère de ses enfants … Suzanne Lebel de la paroisse de Germigny-L’Évêque, fille de Nicolas, tailleur et Marguerite Dumont comme indiqué sur l’acte de mariage.

« le 17 février 1727, Suzanne accompagnée de ses parents et de son frère Michel et moi en présence de maman et de mes frères et sœurs, nous sommes dit oui en l’église de Germigny-L’Évêque. »

« Suzanne a sept ans de plus que moi, elle aura reçu la même éducation que mes deux sœurs, et sait donc parfaitement tenir une maisonnée, coudre, cuisiner, travailler le potager familial et donner les soins à la volaille… Une épouse parfaite»

Marié dans la commune de Suzanne, c’est sur les terres ancestrales de Claude que le jeune couple fera sa vie …

Trilport verra ainsi  naitre les six enfants que je leur ai répertoriés

« Notre vie familiale fut bien remplie, outre les naissances de nos enfants, je fus témoin en 1730 du mariage de ma grande sœur Barbe et assistais en 1738 aux épousailles de mon frère Pierre puis en 1741 à la noce de Marie Catherine Nous sommes tous restés sur Trilport, notre terre et celle de nos parents »

« Suzanne mon épouse était une vraie travailleuse, outre les enfants elle participait si activement à fournir notre pitance, tant en cuisine qu’au potager et aux poules, que je pouvais me faire embaucher tous les jours, sans avoir à me soucier de notre propre autosuffisance …  J’ai ainsi pu gravir peu à peu les échelons et finir marchand de bois … Ce qui a grandement amélioré notre quotidien »

À Trilport, petite bourgade entre forêt et rivière le métier de marchand de bois est essentiel… Négocier avec les propriétaires forestiers, fournir un  bois de qualité aux artisans et aux ménages, et faire voyager par voie d’eau vers Paris et Meaux les troncs destinés à la construction et les rebus qui serviront au foyers les plus modestes … Ce commerce offrait une véritable opportunité de prospérer, le bois était en cette époque une ressource clé pour le chauffage, la fabrication d’outils  et la construction…

« bois d’œuvre » (résineux) qui produisaient  peu de chaleur et se consumaient rapidement étaient utilisés pour la cuisine. Les « bois francs » (chênes par exemple) qui brûlaient beaucoup plus longtemps étaient utilisés pour chauffer la maison. … Le marchand de bois était donc le lien indispensable entre bucherons et consommateur urbain, et savait quel bois proposer pour quel usage…

 Si dans les milieux ruraux, il était à portée de main, il en était autrement dans les villes où le bois nécessaire au chauffage et à la cuisine devait être acheté au marchand… Je suppose Claude Poirel être marchand de bois de chauffage plutôt que de bois de construction.

Paradoxalement à l’évolution dans l’échelle sociale qu’offre le statut de marchand de bois, c’est un métier où la continuité dynastique est faible, comme s’il ne représentait qu’une transition [vers le haut] pour les descendants du marchand de bois … Aucun des fils de Claude et Suzanne ne sera marchand de bois comme me le confirme mon Sosa :

« A mon siècle, notre région autour de Meaux était en pleine transformation, les villes se modernisaient, s’agrandissaient, rendant le bois encore plus précieux, pour autant aucun de mes fils ne reprendra ce métier, ils seront, voiturier, charretier ou encore laboureur propriétaire de leur terre »

Ce n’est après avoir vu ses enfants mariés et installés à Trilport, son village, que Claude Poirel perdra la vie … C’est dans la ville voisine de Meaux qu’il poussera son dernier soupir, l’hiver 1765, le 27 novembre … Probablement après une livraison à des citadins ayant besoin de bois en cette période hivernale.

En ce funeste jour, âgé de 57 ans environ, Claude Poirel, est retrouvé mort dans un puits de cette paroisse (Meaux) … Par accident prendra soin de noter le curé, écartant formellement toute tentative propre à l’exclure du « paradis »…

Aura-t-il voulu s’abreuver après une livraison, se laver avant de prendre le retour vers son foyer ?? La fatigue l’aura-t-elle fait basculer par-dessus la margelle ??

Dépêchés sur place en urgence,
ses trois fils seront cités « témoins » de son décès …

Nous échangeâmes un dernier regard, avant qu’il ne reparte et que je regagne mon époque … Cinquante-sept ans, c’est bien jeune …

Son arrière-petite-fille, Victoire Clémentine Poirel, dernière porteuse de son patronyme [en ce qui concerne ma branche] est l’arrière-grand-mère de mon grand-père maternel Henri.

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